La journée officielle
C’est le jour de la signature, à Khust.
Nous nous retrouvons les 6 français avec Oreste, Pietro, Inna et Oxana (secrétaire animatrice salariée de l’ATDL) dans la grande salle de la mairie, autour d’une grande table. Le maire préside, à sa droite Catherine, à sa gauche Thierry. Derrière, les drapeaux ukrainien, à l’autre bout de la salle aussi, des fleurs. Nous ajoutons solennellement des drapeaux français et européens que nous avons amenés dans nos bagages. La table est un grand U. Les deux branches du U sont occupées par les quatre autres français, les personnes d’ATDL et une équipe de directrices et directeurs de services, dont la juriste en chef sur l’autre branche du U. Les hommes présents, à l’exception du maire, sont habillés en Zélinsky ! Chemise noire, pantalon noir, coupe de cheveux courte, et pas de cravate ! Une femme traduit les échanges. Le maire démarre le premier discours. Catherine enchaîne, suivie de Thierry. Le maire applaudit vivement quand Catherine dit qu’elle est élue depuis plus de 20 ans et encore plus vivement quand Thierry dit que ça fait 30 ans ! Plus sérieusement, à l’évocation de la guerre, des morts sur la commune, il y a des larmes aux coins des yeux, des mentons qui tremblent. Les discours français témoignent de leur soutien à l’Ukraine, l’émotion est partagée, l’accueil qui nous est fait est chaleureusement remercié. Nos maires affichent du respect pour un pays qui se bat pour sa liberté et d’une certaine façon, si on voit plus loin, pour notre liberté aussi, d’européens, de français. Et la signature a vocation à créer ce lien, qui nous l’espérons se traduira, une fois la paix retrouvée par une possible et souhaitable entrée dans l’union européenne. Photos, signature, mains serrées, applaudissements. Des images seront retransmises sur le site officiel de la mairie de Khust. Nos deux maires lancent une invitation en retour, qu’une délégation ukrainienne puisse ainsi venir découvrir nos contrées. Nous passons dans le bureau du maire, photos, échange de cadeaux.



Pour la suite, il est prévu une visite de la ville, avec la traductrice et un historien local pour les explications. On nous demande, avant de faire le tour de la ville et de prendre un repas ensemble, offert par la municipalité, si nous acceptons de déposer une bougie et des fleurs en bas des photos des soldat.es de la commune victimes de la guerre et qui sont exposées comme un mémorial dans une rue pavée du centre ville. Il y a du soleil. La rue est animée. C’est grand comme Guéret, plus grand même.
Nous arrivons au mémorial. 90 photos, principalement des hommes, jeunes pour la plupart, format affiche, sur une structure à base triangulaire, avec la date de naissance et de mort, toutes et tous en tenue de combattant, souvent très souriant.es. Parmi les victimes, deux femmes soldats, une médecin et une pharmacienne. La population féminine combattante représente environ 5% des effectifs. Au pied de chaque affiche, des fleurs, des bougies. Nous apprenons qu’il y a aussi 50 portés disparus. Nous parcourons ce mémorial, la boule au ventre et déposons bougies et fleurs un peu au hasard, au pieds des portraits de ces personnes pour nous inconnues mais dont on devine la peine et la douleur de leurs proches. Nous sommes les témoins impuissants et bouleversés d’une tragédie en cours. Que dire de plus ? Oreste nous dira qu’ici, on ne pleure plus, mais qu’on est en colère. Nous retrouverons dans chaque petit village un mémorial analogue, à l’échelle de la population.



La visite se poursuit. On s’attarde à la synagogue. Avant la deuxième guerre mondiale, la population de Khust intra-muros comptait environ 18 000 habitants. Parmi eux, 6000 juifs. Un tiers de la population. Le responsable de la communauté juive qui nous reçoit nous dit qu’aujourd’hui la communauté compte à peine 100 personnes dont une quinzaine de pratiquant.es. Oreste nous expliquera que c’était la même chose dans le village de Nijnié Selitché. Et qu’aucun vrai travail de mémoire n’a été réalisé sur cette situation. Une évaporation… Terres et biens ont changés de main, comme si de rien n’était. Dans les discours officiels que nous entendrons, la judéité du président Zélinsky sera incidemment rappelée, comme s’il était étonnant d’être juif et ukrainien et que ça méritait d’être souligné… Un mot lâché par exemple sur les juifs et l’argent, les juifs et le pouvoir… Pour Oreste, un fonds d’antisémitisme existe. Il faudra du temps et surtout une volonté d’éducation pour qu’il y ait une vraie prise de conscience sur cette sombre page d’histoire nationale.



Nous visitons des établissements scolaires, les abris en cas d’attaques aériennes. On nous explique que ce n’est pas la bombe en elle même, mais les dégâts qu’elle produit dans son cercle d’impact. Si une bombe tombe en plein sur l’abri, il n’y aura pas de survivant.tes.



Mais si elle tombe à côté, dans la cour de récréation par exemple, et que les élèves sont en classe, il y aura plein de blessés ou de morts (souffle, bris de verre ou autres). Dans l’abri, la population est protégée contre cela. En général, il y a une dizaine de minutes entre une alerte et le bombardement.



Le maire doit s’absenter, il doit gérer les pénuries de gaz et les coupures d’électricité. Avec l’hiver qui approche, le gaz, source principale de chauffage risque de manquer. On pressent des difficultés à venir. Les cours se feront demain en distanciel. Il y a des bâtiments prioritaires qui doivent être chauffés, comme l’hôpital, où les blessés de guerre sont nombreux. Déambulation dans la ville, un grand parc, avec un château, un monument avec une grosse abeille grise en fer, symbole local.



Nous finissons autour d’un repas dans un lieu un peu étrange, sorte de Buffalo grill au milieu d’un parc d’attraction avec des autruches, des lamas, et autres animaux un peu exotiques. Oreste avait proposé un autre lieu, plus convivial plus couleur locale mais le restaurant semble appartenir au gouverneur… alors… En attendant, on souhaite à Inna, un bon anniversaire, c’est son jour.


On retiendra du repas la cérémonie des toasts. C’est très codifié. Le maire démarre le bal, dit quelques mots, lève son verre et presque toute le monde bois de la vodka et se lève pour trinquer. On se rassoit, on discute un peu de tout et de rien puis le maire donne la parole au suivant. Toast. Le troisième toast est obligatoirement porté en honneur aux femmes, et à chaque fois, un petit discours, et on trinque. Au bout de quelques toasts et quelques bouteilles de vodka plus tard, l’atmosphère devient franchement cordiale ! L’intérêt d’un tel rituel, c’est qu’il donne d’une certaine manière la parole à des personnes qui naturellement ne la prendrait pas. Et si on n’est pas dans un cadre convenu où l’on s’attend à des propos lénifiants, les prises de paroles, quand elles sont libres et sincères, sont souvent porteuses d’émotions. On en fera l’expérience, et en fin de voyage, les mouchoirs étaient de sortie.
Episode à suivre #6
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