Fête religieuse orthodoxe.
Le mardi 14 octobre est célébrée une fête orthodoxe dans le village. Oreste nous entraîne donc à l’église, non par conviction religieuse mais pour que nous prenions le pouls de cette autre réalité. Sur la commune, c’est l’église orthodoxe rattachée au patriarcat de Moscou qui a largement le plus de fidèles. L’église a deux bulbes dorés sur le toit ; bien entretenue, un intérieur très décoré. On distingue une église catholique d’une église orthodoxe par la représentation de la croix qui est différente. Le dessin de croix orthodoxe diffère par un trait biais qui barre le montant. La photo ci-dessous est plus explicite.



Nous arrivons alors que la messe est déjà commencée. Nous gravissons les marches qui nous mènent au balcon. L’escalier est comme le reste de l’église, bondé. Un chœur de femmes chante, c’est vraiment beau. On domine tout l’intérieur. Derrière l’hôtel, il y a des portes qui ne masquent pas complètement une grande pièce où les fidèles ne sont pas autorisés à pénétrer, mais où des popes discutent, vaquent à des occupations qui nous sont étrangères… L’un d’entre eux sort néanmoins de cette pièce réservée pour prêcher. Évidement on ne comprend rien, mais le ton est là, lénifiant, si le terme est approprié ! Oreste nous dira que le propos était assez dégoulinant de miracles à venir, de paradis, de morale à deux balles etc… Manifestement, la logorrhée popale n’est pas sa tasse de thé. La quête circule dans l’assemblée. Nous avions été prévenus et nous laissons quelques hryvnia dans la corbeille. 48 hryvnia font un euro. C’est toujours bon à savoir… Les hommes et les femmes sont regroupés par sexe, les enfants se baladent un peu partout. Les femmes sont voilées et Catherine aura pris soin de mettre une écharpe sur la tête. Pourtant certaines ne sont pas voilées ? La fin de l’office se finira pas une procession autour de l’église, femmes non voilées en tête portant fièrement un étendard. Je demande à Pietro pourquoi ces femmes ne sont pas voilées ? La réponse parue naturelle : « mais parce qu’elles sont vierges ! ». Il y a aussi en Ukraine une église orthodoxe mais rattachée au patriarcat Ukrainien. Pour autant, aux dires d’Oreste, l’église orthodoxe ukrainienne rattachée au patriarcat de Moscou soutient l’Ukraine. Avec tiraillement au sein de cette même église… Le nombre de fidèles et la dévotion, observables et palpables, sont donc des éléments sociologiques importants à prendre en compte. Dieu nous aidera, si Dieu veut, si dieu nous donne le courage de… etc. C’est une réalité, qui se perçoit aussi dans le nombre de croix qui se succèdent le long des routes, fleuries et entretenues.
J’oubliais, ici, a priori, un homme ne serre pas la main à une femme. Il était comique de voir ainsi Catherine ignorée lors des bonjours… l’interlocuteur revenant sur ses pas quand il apprenait qu’il s’agissait de Mme la maire… Précisons que l’ATDL agit aussi pour protéger des personnes déplacées contre certains préjugés sociaux ici aussi tenace (homophobie etc…). Mot d’ordre, discrétion et bienveillance.
Les actions de l’association ATDL :
Oxana
Elle est employée dans ATDL. Elle est aussi artiste peintre, elle vient de l’est du pays, là où elle n’a plus de maison. Son logement lui est loué par l’association. Elle s’est intégrée à la commune, comme beaucoup d’autres. Un thé, des biscuits, on est chez elle, qui fait aussi office d’atelier où ses toiles sont exposées. Elle raconte son parcours. Thierry lui aurait bien acheté le tableau sur le chevalet, mais il n’est pas achevé. Tant mieux, la place dans la skoda risquerait de ne pas suffire…


Anastasia
Elle est agronome de formation et de métier, comme son mari. Le couple et leur enfant ont fui la zone de guerre. Ils ont retroussé leurs manches et, grâce à deux serres fournies par ATDL, le couple s’est lancé dans la culture de tomates et poivrons. Tout en bio, tout à la main. On a évidemment mangé des tomates ! C’est aussi un lieu pédagogique pour la formation à une agriculture écologique. Son père et sa mère les ont rejoints. Derrière la bienveillance affichée, on sent de l’angoisse. La semaine dernière son mari a été raflé-mobilisé, contre son gré, pour aller au front. Elle en dit deux mots très rapidement et pudiquement. On écoute. Pas de commentaire bien sûr. Cette situation nous la retrouverons pendant les 5 jours. Si dans les premières années les combattant.es étaient toutes et tous volontaires, depuis peu de temps il y a eu un ordre de mobilisation nationale. Les hommes en âge de combattre sont censés partir. Nous rencontrerons des familles dont le mari ou le fils se cachent pour ne pas y aller.


Une cuma qui ne dit pas son nom.
C’est une petite entreprise d’aide aux « agriculteurs », crée par l’ATDL. Avec un grand hangar de stockage faisant aussi office d’atelier, deux personnes y travaillent pour mettre à disposition un tracteur avec outils et chauffeur mais aussi de la distribution de semences, des travaux agricoles d’appoint et de dépannage… Une espèce de cuma, qui en a la fonction, mais pas le nom, le mot coopérative, on l’a dit déjà, est un mot banni… L’entreprise est jeune. Le principal intervenant est un ancien conducteur de camion qui a perdu deux jambes mais surmonte son handicap. Il est assisté d’un homme venant de l’est, réfugié, qui trouve ici un travail. Une poignée de semence de seigle ukrainien sera donnée à Thierry. A charge pour lui de faire fructifier.


Léra
Elle a sa maison avec son troupeau de chèvres, ses chats, ses poules, ses oies, ses chiens, son potager, en bio, ses chambres d’hôtes qu’elle partage avec son métier de graphiste qui la mène hors des frontières et son implication dans l’association ATDL. Elle nous invite à prendre le repas du midi. On parle français, ukrainien et anglais. Elle nous raconte son quotidien, la guerre aussi.
Natalia
Elle a remonté son entreprise de fleurs et d’arbres fruitiers. Avant la tombée de la nuit, on a le temps de visiter son champ de rosiers et ces arbres fruitiers en jachère. C’est décidé, nous lui achèterons des abricotiers, que nous viendrons récupérer la veille de notre départ, symboles qui seront plantés dans des jardins. Comme le dit Thierry, si les abricotiers prennent bien racines, tous les matins à son réveil, ils lui parleront de l’Ukraine. Elle était en Transcarpatie pour affaire le 22 février 2022 quand elle apprend l’invasion. Elle habite à l’est, sa fille et sa mère sont restées là-bas, seules. L’inaction n’étant pas un de ses traits de caractère, elle met ce qu’il faut d’essence et traverse en sens inverse le pays pour rejoindre sa famille. Un flot continue occupant les deux voies de la route coulent et fuie vers l’ouest. Elle doit se faufiler pour remonter. Elle passe la zone de combat et rentre dans la partie occupée par les russes. Elle bavasse des bravos aux contrôles, « merci de nous libérer, et vive la sainte Russie, vive Poutine ! », pour qu’ils lui fichent la paix afin de parvenir jusqu’à chez elle où elle retrouve en vie sa mère et sa fille. Mais les zones de combat sont fluctuantes. La partie gagnée par les russes hier est récupérée par les ukrainiens aujourd’hui et puis ça se complique encore, elles se trouve dans une zone de résistance ukrainienne entourée de militaires russes. Elle décide elle aussi de participer à l’effort. Elle se met au service, avec sa voiture, transporte des blessés, des médicaments. Mais un obus traverse son véhicule. Blessée, inconsciente et sanglante, elle est évacuée dans un hôpital de fortune. C’est là qu’elle rencontre un bel officier (séquence romantique, ils se sont ensuite mariés). Les lignes de fronts bougent, elle quitte en famille la région, il n’y a plus d’avenir là bas, elle veut s’installer ailleurs, ici en l’occurrence, et reprendre son activité. Son mari est sévèrement touché au pied, et doit sortir de la zone de combat. Après quelques péripéties, dont celles de passer entre les griffes d’un escroc dont ils arriveront à se défaire et récupérer leurs sous, ils achètent une maison dans le village et se retroussent eux aussi les manches. Quand on croise sa jeune fille, on lui demande ce que ça fait d’avoir une mère héroïne. Elle lève les sourcils en point d’interrogation, et la mère répond à sa place « mais je n’ai fait que mon devoir, comme beaucoup d’autres femmes le font aussi », sans fausse modestie. Vétéran, son mari aurait pu être l’officier recruteur dans le village. Il a refusé et il est parti travailler comme saisonnier en Tchéquie pour payer les traites de la maison. Être officier recruteur quand on se lance dans une activité économique locale ? C’est se tirer une balle dans le pied, et il sait de quoi il parle, bonjour les rapports de voisinage. De plus, il ne croit pas à la mobilisation obligatoire. Pour lui, ayant vécu sur le front, il est dangereux d’avoir autour de soi des combattants sous contrainte. On doit s’appuyer sur une équipe soudée, sur laquelle on peut compter. De plus, une guerre, c’est aussi tout un pays qui doit continuer de tourner, et pour cela on a aussi besoin d’hommes, comme de femmes… A méditer. Et oui, j’oubliai, on a encore été invités à boire et manger…


A suivre, Episode 5#…
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