L’Association Transcarpatienne pour le Développement Local (ATDL) oeuvre depuis plus de 30 ans à Nijnié Sélitché. Elle aide des installations agricoles, crée des liens entre les différents producteurs, a contribué à la création de la fromagerie et la boutique de produits locaux. Son objectif est le maintien d’une agriculture vivrière et le développement économique local. Au travers des différentes rencontres, nous allons comprendre les inter-actions entre les personnes et les activités du village.
Yaroslav, berger.
Yaroslav est un berger de 35 ans, berger, pas fermier. Sa maison surplombe le village de Nijnié. Il a 200 brebis, 100 chèvres, deux vaches, des cochons, des chiens, deux chevaux, une moto et un smartphone. Trois traites par jour, faites à la main. Production de lait vendue à la fromagerie et fabrication d’une sorte de caillé, qu’on goûtera. Il vit avec son père et sa mère. Il a du mal à vivre de son métier, pourtant il est au boulot 7 jours sur 7. On arrive à pied chez lui, le chemin n’est plus carrossable avec le mini bus.



On visite, puis on s’assoit autour d’une table sous le toit d’une grange. On nous offre à boire et à manger. Boire, ce n’est pas de l’eau mais un alcool de production très artisanale, familiale qu’il convient d’honorer et dont on ignore le titrage, assurément élevé ! Cette pratique de l’accueil sera systématique et quotidienne, partout où nous irons, il y aura à manger et à boire. Discipline à laquelle nous nous astreindrons toutes les deux heures…



Depuis quelques années, il neige moins, 10cm quelques jours par an et pas de prédation de loups depuis 5 ans, en tout cas pas chez lui ; il a ses chiens. Et puis la chasse est interdite depuis la guerre… sauf pour le renard. Yaroslav a 300 ares à lui mais fait paître sur des terres qui n’appartiennent à personne et a une tolérance de fauchage sur 5 à 6 hectares. Paille et foin, tout est fait à la main.
Premier niveau d’incompréhension, autour de la notion de propriété des terres. L’Ukraine est un pays jeune, 1991. Avec la dissolution des républiques soviétiques, une bonne partie des terres appartenant avant au kolkhoze local sont devenues « flottantes », certains se les ont arrogées, d’autres les utilisent avec des accords tacites de longue date, d’autres enfin ont été officiellement attribuées, avec actes administratifs à la clef. Quand on parle cadastre, on nous dit, « pas de cadastre ». Avec le temps nous finissons par comprendre qu’il y a bien un cadastre mais qu’il n’est pas public. Seuls des géomètres agréés par le gouvernement y ont accès. La raison : temps de guerre, secret défense. Il est stratégique que le cadastre soit le moins connu possible pour éviter les frappes aériennes ciblées.
Dans la région, près de Moukachevo, une entreprise de fabrication d’électroménager, détenue par des capitaux américains, a été l’objet d’une attaque de missiles russes. Pas de victime mais l’usine fut sévèrement touchée. Pourquoi ? Parce que dans ses appareils, il y a des pièces et composants électroniques pouvant servir à la fabrication de drones. Les grilles pain volants font leur entrée dans la guerre.



Thierry, Yaroslav et son père discutent semences, agneau, brebis, cheptel. Il y a manifestement un langage commun. Thierry repartira avec en cadeau une cloche de brebis, une sonnaille fabriquée localement, cadeau du père. Quant à Yaroslav, ses parents pensent qu’il serait temps qu’il trouve une femme… même si dans le métier de berger, ici, les femmes ne font pas la traite… Un beau mariage, de 200 ou 300 invité-es… et nous en serions, et il y aurait à boire et à manger bien sûr.
La fromagerie
Dans le village de Nijnié Selitché, la fromagerie est une institution. On la distingue bien dans le village, il y a une vache sur le toit. Projet initié et soutenu par l’ATDL, elle récupère le lait de tous les habitants du coin, chacun disposant d’une vache ou deux, pour le transformer en différents fromages maintenant très réputés, de qualité (évidemment on les a goûtés), en vente dans le magasin haut de gamme qui draine des clients bien au delà de la Transcarpatie. Le petit lait est ensuite redonné aux propriétaires des vaches pour nourrir leurs cochons. J’ai du mal à parler d’agriculteurs en évoquant les propriétaires de vaches et cochons. Beaucoup d’habitant.es ont de fait, une double activité, par exemple ce prof de gym du lycée qui cultive son potager, nourrissant sa vache et ses deux cochons…



Au début du projet, c’est une coopérative que l’association aurait aimé créer, mais le mot même de coopérative est devenu une grossièreté, cela renvoie au Kolkhoze et au système soviétique qui, aux dires des personnes rencontrées n’a pas laissé que des bons souvenirs et n’avait de coopératif que le nom. Pietro est le gérant de la fromagerie, sa fille Inna tient le magasin. Tous deux parlent français, appris entre autre lors de stages agricoles effectués dans le sud de la France. La fromagerie a une vingtaine d’années, fonctionne avec plusieurs salarié.es, dispose, en plus du magasin de vente, d’un restaurant et d’un mini musée.



Pour le moment le restaurant a été arrêté pour cause de guerre ; il a servi aussi de cantine quand plus de 700 à 1000 personnes, déplacées-réfugiées sont arrivées à l’improviste, il y a quelques années, un jour, par la route, peu après le 22 février 2022.



Pietro est aussi député. Deuxième autre incompréhension, l’organisation politique. Le député régional est donc élu par la population, mais en pleine réforme administrative gelée par la guerre, on ne sait pas trop, et lui même aussi, ce qu’il représente ou gère. En parallèle il y a le gouverneur qui est une sorte de super préfet, nommé par l’état, qui dispose du budget, y compris de la commune et délègue des personnes qui ont autorité. Je ne suis même pas sûr de bien retranscrire l’organigramme. Pietro est donc membre d’un parti politique, qui n’est pas celui de Zélinsky. Pour autant, et il le redira à plusieurs reprises, Zélinsky ne fait pas partie du problème mais de la solution. Comme beaucoup d’opposants, il reconnaît à l’homme son courage et considère que pour le temps de la guerre, le sujet principal, c’est la résistance et que Zélinsky fait le job. En filigrane, un sujet doligarchies et la corruption.e taille qui semble miner le climat politique mais depuis bien avant la guerre, ce sont les oligarchies et la corruption.
Pour reprendre Oreste, un oligarque, c’est trois choses : une fortune, un parti, un média. Son ambition : régner. Un exemple en France ? L’empire Bolloré…
Pour Piétro ou Oreste, la gangrène, c’est la corruption, et à tous les niveaux. On sentira, dans nos rencontres avec les représentants de la commune, et en discutant avec Experts Solidaires, très au fait de par leur expérience dans de nombreux pays, toutes les précautions et procédures juridiques pour éviter de tomber dans des zones « grises », favorables aux petits trafics en tout genre. La présence de la commission française en Ukraine est là aussi pour veiller à ce que l’argent apporté par nos communes puis par l’état français aille bien là où il doit aller.
Et tous deux nous reparlerons à plusieurs reprises de la révolution de la dignité, également révolution de Maïdan (ou de la place Maïdan), ou de février et qui dura du 18 au 23 février 2014. C’est suite à cette révolution, avec des affrontements meurtriers à Kiev, que le gouvernement « pro-russe » sera destitué. Pietro et Oreste y participèrent activement et, selon eux, c’est cette révolte qui a soudé la résistance actuelle et tant surpris les observateurs étrangers qui ne donnaient pourtant pas trois jours pour résister aux assauts russes de 2022. Une population, qui avec l’expérience de cette révolte et la capacité d’auto-organisation qu’elle a acquise, a su repousser l’attaque, jusqu’à aujourd’hui.
Le refuge
La grande guerre, celle de 2022 (la petite c’est celle de 2014, annexion de la Crimée) précipitera sur les routes un afflux de population. Véritable exode, on fuit l’est du pays. La Transcarpatie est un lieu refuge, sûr. Les drones ont du mal à franchir les montagnes, et plus de 1000km nous séparent de la Russie. C’est comme ça que la commune s’est trouvée dans la situation d’accueillir de façon urgente des centaines de déplacés. Des dortoirs sont organisés, des cantines provisoires aménagées. Puis avec le temps, la vague d’arrivée s’est calmée, il y eu des départs, vers d’autres lieux, parfois d’autres pays. Mais il restait des gens, sans possibilité de retour (maisons détruites, zone occupée, famille dispersée, ou tuée). D’un accueil d’urgence, on est passé à un accueil plus durable. L’ATDL, la commune, les habitants se sont donc attelés à créer du logement, comme le refuge, un bâtiment au centre du village, qui a été isolé, reconditionné, en petits appartements, avec des communs (buanderie, cuisine, sanitaires) pour accueillir des familles ou des célibataires.


C’est là que nous sommes. Oxana est un peu la maîtresse de maison, membre et employée de l’association, elle gère les locaux, mais aussi la mise à disposition des logements, l’organisation de l’entretien et des relations humaines. On nous attend dans une grande pièce, la salle à manger qui fait aussi office de salle de jeux pour les enfants. On s’assoit, et en face de nous, en arc de cercle, des résidentes et des résidents qui ont accepté de témoigner. Le temps de prendre une boisson, et des biscuits qui tournent, les prises de parole s’enchaînent. Il y a des enfants avec leur mère, mais aussi une dame retraitée, une jeune femme qui fait des études de vétérinaire, une autre mère, enceinte, un couple de retraités, un homme… Ils se racontent, parlent de leur situation, de leurs espoirs, de leurs attentes, de leurs peurs. Nous nous permettons quelques questions de compréhension, mais nous sommes essentiellement dans l’écoute. Le refuge est un lieu physique d’accueil, mais aussi de reconstruction de liens ; des psychologues peuvent intervenir. Il y a des traumatismes qui ne sont pas que souterrains… On rencontrera aussi une famille de déplacés, logés dans un petit pavillon, le couple, deux enfants et les grands parents. Ces personnes viennent de l’est, sont russophones, la mère aujourd’hui orpheline, le père ex mineur (il s’occupait des ascenseurs de la mine). Là bas, ils ont tout perdu, la maison du couple et des grand parents aussi ont été détruites. Le mari évite de sortir de chez lui. Peur d’une obligation de mobilisation. La police ne rentre pas dans les maisons. On sent une grande fatalité, un poids qui pèse sur des épaules maintenant trop fragiles, vivant dans un présent sans futur, dans l’attente de… mais qu’il faudrait que ça aille mieux…
A suivre, Episode 4#…
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