Faux la Montagne, Creuse, Limousin

Plateau ou Montagne ?

De “la montanha“ au
“plateau de Millevaches“

Petite étude d’un mythe toponymique

Le diable soit ton “plateau de Millevaches “, tu n’entendrais plus que ça et encore ce n’est rien à côté du “en Millevaches“ ou, mieux, du très en vogue “le Mille-vaches“ qu’on entend désormais !
Sans oublier le plus modeste mais très courant “le Plateau“, une référence géomorphologique dont l’évocation suffit pourtant à nommer, identifier et construire notre territoire dans l’esprit de tout interlocuteur limousin.
Ici, la véritable appellation traditionnelle de ce pays c’est “la montanha“, la montagne, une zone peuplée, comme il se doit, par des “montanhiers“, population de petite taille au caractère laborieux et aux mœurs frustes reflet de l’ingratitude de leurs terres froides nous dirait le dépliant touristique du XVIIIème siècle. On aurait pu se satisfaire de cette appellation de montagne limousine, un terme qui a toujours ses fidèles et que l’on croise de temps à autre d’ouvrages en articles de recherche, mais qui, avouons-le, sonne moins bien le symbole, sent moins le pittoresque que l’emblématique plateau de Millevaches que l’on nous sert depuis près de 200 ans. Car si l’abbé Joseph de Laporte nous parle seulement dans “Le voyageur françois“ paru en 1791 de “montagne de Millevaches“, l’ingénieur géographe du Roi Dubréna fait figurer en 1832 dans sa carte de la navigation de la France le “haut plateau de Millevaches“. Et l’appellation du géographe a connu belle fortune…, si belle qu’elle a fini par
phagocyter celle des plateaux voisins pour ne plus former qu’une seule entité. Songeons ainsi au plateau de Gentioux, plus au nord, ou à celui de la Courtine, à l’est, masques de fer malheureux auxquels il aura manqué le charme d’un nom pour passer à la postérité ! Une telle dénomination se devait immanquablement d’ouvrir des perspectives aux chercheurs et linguistes. Pour certains tout était limpide et éclairé par la pseudo-tradition locale
avec la légende de la bergère qui ne parvenant pas à rassembler ses mille vaches effrayées par un orage les aurait vouées au diable qui les aurait ensuite transformées en rochers. D’autres, plus scrupuleux, sont allés
chercher beaucoup plus loin, à tel point que l’on peut facilement dresser un petit florilège de leurs déductions philologiques où le farfelu voisine avec les arguments les plus scientifiquement éprouvés.
De Ernest Negre qui en déduit que cela vient tout simplement de mille vaches “peut-être pour décrire des croupes de granit nu groupées comme des troupeaux de vaches“ à André Lanly et ses mille eaux “mille aquas“ en passant par Albert Dauzat qui y voit le gaulois “melo“ (montagne) et le latin “vacua“ (vide) ou encore Jean Costes qui nous propose une origine venue du vieux français “mi le vaque“ (au milieu du lieu inhabité), aucune proposition n’a pu détrôner la célébrissime version – pourtant guère plus convaincante – des “mille sources“. C’est à Marius Vazeilles
personnage emblématique de ce territoire que l’on doit cette dernière version (venant, nous dit-il, du celte “batz“ source) qui a connu la gloire commune à toutes les belles dénomi- nations que savent ravir les responsables touristiques.
Hélas ! Aussi séduisantes soient-elles toutes ces propositions sont impitoyablement recalées à l’épreuve imparable de la confrontation linguis- tique. Nulle trace du mot “batz“ dans les ouvrages consacrés à la langue gauloise pas plus que dans les dictionnaires de breton. Quant aux autres versions on ne voit pas par quelles mutations elles auraient pu donner la forme occitane locale, la seule qui ait du vécu et l’épaisseur de mille ans de transmission. En occitan contemporain, Millevaches se dit et s’écrit “Miuvachas“ [miovatsa] (comme attesté au XVIIème siècle “Miauvatsas“) parfois prononcé [miévatsa] et plusieurs de nos informateurs nous ont avancé l’explication étymologique locale : “ça veut dire moitié de vache, parce que les vaches étaient très petites dans ce pays pauvre !“. L’explication vaut ce qu’elle vaut mais l’hypothèse, guère plus saugrenue que d’autres, mérite d’être citée. D’après Yves Lavalade, linguiste limousin, la prononciation occitane actuelle pourrait venir d’une évolution du latin “medianus“ (du milieu) et de la base celtique “baccos“ (vasque, bassin) avec valeur métaphorique : une région constellée de vallonne- ments ; raisonnement étayé par de nombreux exemples prélevés dans le Limousin…
Il y a cependant un point ignoré par toutes ces déductions linguistiques qui est pourtant déterminant : toutes cherchent à expliquer “le plateau de Millevaches“ comme s’il s’agissait d’une entité établie et reconnue de toute éternité, comme si ces deux noms étaient indissociables. Mais Millevaches est à l’origine un toponyme isolé, le nom d’une petite paroisse située sur la grande route Felletin – Meymac, seul bourg établi sur le grand axe qui traversait autre-fois ce plateau, et l’on se plait à imaginer nos voyageurs géographes du XVIIIèmè et XIXème siècles troublés par la rudesse du paysage et charmés par l’appellation évocatrice du lieu choisissant d’en dénommer toute la région pelée qui s’étendait autour… Comme quoi, on se complique bien la vie… parce que si on avait continué à dire “la montanha“, la montagne limousine, ça aurait quand même été plus simple !

Jean François Vignaud
Institut d’Etudes Occitanes du
Limousin

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