Faux la Montagne, Creuse, Limousin

Les accords de Khust, dernier épisode #7

L’artisane de paniers en osier

Dans ce quartier de Khust, et pour toute la ville, il se fabrique traditionnellement des paniers en osier. Oreste a tenu à nous faire rencontrer cette dame qui nous attend et qui a tout préparé. L’osier, ses outils, les bassines d’eau. Elle a une soixantaine d’année. Sur ses jambes, une espèce de tablier assez costaud. Et c’est parti. Elle nous explique comment faire, joignant le geste à la parole, nous expliquant qu’elle cultive elle-même son osier, comment elle choisit les tiges, avec deux couleurs différentes. En moins d’heure, le panier est quasiment fini. Elle nous fait même essayer.

Et on profite de cette rencontre pour poser des questions. Cette dame est assez nostalgique de l’époque soviétique. A l’époque, on pouvait se déplacer dans toutes les Républiques, et elle vendait bien ses paniers. Et puis, il y avait ce sentiment d’égalité… La guerre, il faut qu’elle s’arrête, bien sûr Poutine est le méchant, mais il faut que ça s’arrête, et puis ce matin, elle a vu un jeune homme se faire emmener, pour être mobiliser. Non ça ne va pas… On finit par des photos de sa famille, de ses paniers. On lui en achète quelques uns d’ailleurs. Oups, est-ce que ça va tenir dans la skoda ?

Yvan

Il est prof d’éducation physique au lycée. C’est lui qui a aussi une vache, deux cochons, des poules et 50 ares cultivés. Dans l’étable, la vache est sur un sol en bois de chêne, le plafond est en béton, pas de paille. Il a construit sa maison. Là, il reconstruit sa clôture, et vraisemblablement un beau portail ! Trois enfants, une fille qui est docteur en biologie, une autre qui est médecin à l’hôpital de Khust et enfin son garçon qui finit ses études de programmateur à Kiev. Oui il est inquiet pour son fils. Il y a des bombardements à Kiev.

Les produits de ses cultures, le fromage, la charcuterie, c’est aussi pour ses enfants. Il a été soldat à l’époque soviétique, en Afghanistan. C’était un conscrit. Ils sont partis à quatre du village, ils sont revenus à trois. Ce ne sont pas de bons souvenirs. Il ne s’étend pas. Les gens veulent vivre en paix, il a envie vraiment que ça s’arrête.

La grande salle des fêtes

Imaginez un bâtiment des années 50, genre un peu stalinien, un peu démesuré. C’est un lieu public, qui sert encore, qui a beaucoup servi aussi dans les années deux-miles, pour un grand festival musical très rassembleur, avec des gens qui venaient de partout, 10 000 participants, du rock et du folk, on voit les photos, Oreste faisait partie du comité organisateur, qu’est-ce qu’il était jeune et fringant ! Au bout de quelques années, grosse fatigue, le festival cesse, mais que des bons souvenirs. Cette grande salle des fêtes, inchauffable d’ailleurs, a été aussi un lieu d’hébergement d’urgence. ATDL avait quelques années auparavant réussi à faire rénover la toiture, afin que le bâtiment ne se dégrade plus et puisse servir.

L’école maternelle.

100 minots, des institutrices, des assistantes. On visite les lieux. Salles de classes, salles de repos/dortoir, réfectoire-cuisine, lingerie, salle de bain pour changer les couches… bureau de la direction. Le bâtiment est ancien, mais les murs sont pleins de dessins et de sculptures enfantines partout sur des tables, des étagères.

Il y a même une petite salle d’activité-spectacle. Et dehors, des jeux pour enfants. Sûr qu’une commission de sécurité à la française tiquerait et aurait des choses à redire : ferme porte, coupe feu, bouton moleté, sens d’ouverture des portes, gros tuyaux qui traversent le sol… On est toujours un peu conditionné par nos quotidiens et nos référentiels. Mais bon, la maternelle fonctionne, les enfants semblent contents. Ils nous observent avec beaucoup de curiosité et en silence.

Le maire de Nijnié qui nous accompagne, nous fera visiter l’abri en cas d’alerte. Un sous-sol avec portes et fenêtres occultées par des sacs de sable, une ventilation spécifique. A l’intérieur des chaises, et même deux sanitaires. Un gros bricolage mais qui est censé protéger les enfants en cas de bombardement.

Le lycée.

Là bas, le lycée va du primaire jusqu’au bac, de 7 à 17 ans. Il y a 350 gamins, pas de surveillant, pas de personnel administratif. Ce sont les profs qui assurent et l’enseignement et le reste. Il y a une cantine réservée pour les enfants orphelins de guerre ou dont les pères sont sur le front. Sinon, chaque élève emporte son casse-croûte. Il y a aussi un magasin qui vend différentes friandises à l’entrée de l’établissement. La proviseur / principale, prof de math et aussi épouse du maire de Khust, nous reçoit dans la cour, avec son adjointe, prof aussi.

Nous visitons l’établissement. C’est très ressemblant à nos collèges ou lycée. Il y a même un sanitaire WC secs collectif … C’est un projet qui a été piloté par l’ATDL. La gestion de la ventilation est néanmoins à revoir, l’odeur d’ammoniaque est assez anormalement prégnante.

De retour dans la cour, les deux femmes répondent à nos questions. Et l’une de nos questions porte sur le comportement des élèves en ce temps de guerre. La réponse de l’adjointe est immédiate, avant la guerre, les ados se projetaient dans le futur, un métier, une formation, un avenir. Aujourd’hui, un grand vide, comme une attente, en suspension.

Le quartier gitan

Oreste nous fait passer par le quartier le plus démunis de Khust. Le mini bus ralentit. La population manouche, depuis plusieurs années a été délogée du centre ville pour être laissée pour compte dans un terrain vague, en bord de route. Des ruines, un véritable bidonville. Pas de sanitaire, pas d’eau, pas d’électricité. Une population sans ressource, sans moyens d’éducation, laissée à la dérive. Quelle tristesse. Les gens du voyage, ici, comme dans d’autres pays de l’est de l’Europe, quoique dans la partie occidentale ce n’est pas toujours bien mieux, sont historiquement les parias de la société. Des associations essayent de faire évoluer les choses, beaucoup de travail vers l’éducation des enfants, la formation. Mais les préjugés demeurent. Oreste veut nous faire tout voir, du contraste. Car contraste il y a, quelques kilomètres plus loin, un grand hôtel de luxe, avec spa, système autonome d’épuration, un projet privé d’oligarque, vient de sortir de terre, tout neuf tout beau, tout rutilant…

Repas d’au revoir

Le dernier soir, on ne pouvait se quitter sans un repas d’adieux !

Oreste, avec Pietro, Inna, nous invitent, les six français, dans un petit restaurant de Khust.

Nous passâmes plusieurs heures à table, les toast se sont succédés, on a ri, on a pleuré, on a bien mangé.

Et, en sam de service, j’ai conduit pour la seule et unique fois pendant ces 10 jours, le mini bus jusqu’au village où nous attendait le mari d’Inna… pour un tour supplémentaire de toast. L’ambulance est passée, la femme enceinte que nous avions rencontrée le deuxième jour au Refuge venait d’accoucher. C’était une fille. Toast. Le niveau sonore dans le minibus que je ramenai jusqu’à notre lieux de résidence avait franchement augmenté. Mais tout le monde se tenait néanmoins correctement. Un peu de vent quand même, pour certains, ça tanguait…

Voilà, c’est dit. Avec un peu de chance, vous rencontrerez à votre tour certaines de ces personnes qui nous ont ravies, fin février sur le Plateau.

Quant à Thierry, que j’ai souvent cité dans cet article, il est capable d’avaler 1000 kms sans presque lâcher les pédales, au volant de sa Skoda. Cette dernière affichait au départ plus de 400 000kms, et comme lui, elle a tenu bon, et nous aussi, dans une franche bonne humeur !

L’importance de ce voyage porte sur la dimension politique au sens large, d’une coopération horizontale portée par des associations locales au service du bien commun et du bien vivre ensemble et qui s’inscrit, ici en Europe, et ailleurs aussi, dans une géopolitique particulièrement complexe, où l’extrême droite populiste pointe son nez un peu partout, dans un partage surplombant du monde entre quelques dirigeants de la planète peu scrupuleux des autres, animés par leurs rêves de gloires, hallucinés par leurs idéologies monstrueuses, haineuse, et, ou à l’égoïste poursuite de leurs seuls intérêts personnels… Dans un contexte de militarisation qui se rapproche, les liens bienveillants et solidaires tissés entre les pays, à notre échelle, sont primordiaux pour garder espoir.

Olivier Davigo

Ce projet de coopération décentralisée est soutenu par :