Le projet d’adduction.
S’il est fondamental de s’imprégner du lieu, essayer de comprendre le contexte, s’immerger à marche forcée, il faut aussi s’atteler au projet technique qui est le fondement de cette coopération.
Journée de travail, on sort les ordinateurs. Jean-Pierre et Christian sont à la manœuvre. Et Oreste a invité un jeune entrepreneur, Yoseph, un ami pour que nous comprenions bien comment marche le système de marché public en Ukraine et aussi pour porter un regard sur un devis de bureau d’étude. Il y a donc un aspect technique et un aspect juridique, qui débouchera sur une dimension économique.
L’aspect technique. Il est relativement simple à comprendre : pas d’eau potable distribuée dans le village, et accessoirement pas ou peu d’assainissement. Il y a une canalisation centrale réalisée il y a une vingtaine d’année par l’association qui se traduit par une fontaine publique à laquelle n’importe qui a accès, en plus du raccordement de la fromagerie et des bâtiments publics. Elle est quotidiennement utilisée mais ne suffit pas et c’est contraignant d’aller à la fontaine. Bien qu’il y ait une forte pluviométrie, tout semble vert, l’eau potable n’est pas facilement disponible. Jusqu’alors, les puits individuels suffisaient presque. Mais, en plus des puits qui peuvent se tarir, et sont de plus en plus pollués, en quelques dizaines d’année les modes de consommation de l’eau ont changés (wc, douches…). Sans qu’on atteigne les niveaux de consommation de l’Europe occidentale, la pression d’utilisation a donc fortement augmenté. Et c’est sans compter les déplacés qui sont arrivés depuis 2022.
Le projet vise donc à satisfaire une demande jugée très importante, demande validée par une enquête sociologique de terrain réalisée par l’association locale (définition des besoins, nature de l’utilisation de l’eau : domestique ou agricole…). Pour répondre à cette demande il faut puiser dans des nappes phréatiques, et mettre en place un système de distribution. Un premier essai de forage a été réalisé. On ira d’ailleurs sur place le voir. Jean-Pierre présente le schéma. Un forage, mais plutôt plusieurs « puits », avec une pompe et un premier pré-réservoir. Puis une autre pompe qui fera remonter l’eau par canalisation enterrée jusqu’à un grand réservoir principal sur un point haut du village. De là, partiront une dizaine de canalisations vers des réservoirs secondaires, acheminement de l’eau par simple gravité. La distribution chez le particulier se fera au fur et à mesure des « abonnements », dans une deuxième phase, plus tard. Le besoin quantitatif a été fixé, ainsi que toute la partie de distribution, taille des conduites, natures des matériaux, dimensionnement des réservoirs… Pour Christian, nous sommes techniquement dans une configuration pour lui classique sans difficultés particulières, pour un linéaire d’une dizaine de kilomètres.
L’aspect administratif et financier est plus complexe.
D’abord, un projet d’adduction, même s’il est techniquement simple, est fort coûteux. Nous en avons l’expérience en France. Ensuite, c’est administrativement compliqué : toutes les parcelles traversées doivent obtenir un accord ou suivre une procédure parfois d’expropriation si le propriétaire est récalcitrant. Il y a aussi tous les passages de voiries, de réseaux. Or, avec un cadastre un peu flottant, des propriétaires pas toujours clairement identifiés, on commence à mesurer les difficultés.
Enfin, il y a une législation à respecter, qui n’est pas la même ici que chez nous, ou qu’ailleurs encore. En l’occurrence, en fonction de la quantité d’eau forée prévue, il y aura ou non un dossier complémentaire à monter. En Ukraine, au delà de 300m3 jours, une autre enquête, plus lourde est obligatoire (et jugée inutile par les experts, servant surtout à payer des intermédiaires et voir l’argent s’évaporer…). De même que si le budget total dépasse l’équivalent de 1,5millions d’euros, là encore la procédure diffère et les possibilités de voir de l’argent mal utilisé augmentent.
Dans tous les cas, le projet d’adduction ne sera valide que lors de l’expertise finale du gouvernement, qui s’appuiera sur les conclusions d’un bureau d’étude obligatoirement ukrainien. Bureau d’étude qui doit faire l’objet d’un appel d’offre. Dans la procédure, on a brûlé une étape. Expert Solidaire a lancé un appel d’offre auprès de bureaux d’études, pensant que c’était la démarche normale. Un seul a répondu. Et avec Yoseph en appui, Jean-Pierre et Christian constatent que les réponses fournies sont imprécises et le montant très très au dessus de la valeur estimée des travaux.
Constat fait en présence de tout le monde, y compris d’une jeune ingénieure du bureau d’étude… qui travaille aussi à mi-temps pour la commune de Khust… Le rappel de la procédure normale permet donc d’écarter cette proposition et de repartir sur des bases claires. Ce qui occasionnera une réunion off de travail avec le maire, l’architecte, la juriste et l’ingénieur de la commune ainsi que le directeur du village, Oreste Pietro, Inna, et la bande de français. Réunion de travail qui se tiendra dans la salle de réunion de la fromagerie qui se trouve dans le grenier de cette dernière ! Le maire de Khust habite Nijnié, c’était plus pratique pour lui et surtout ça évite des complications avec les services de renseignements : en période de guerre, quand il y a des étrangers, il faut des délais pour que les réunions officielles se tiennent. Bref, lors de cette rencontre de travail, les flous sont posés sur la table par l’association et aussi par Catherine et Thierry. Par exemple il n’est pas possible qu’un ingénieur salarié du bureau d’étude qui serait retenu, soit en même temps salarié de la commune. Conflit d’intérêt, donc refus de paiement de l’administration française ou européenne. La clarification à lieu, pour tout le monde, sur le schéma, sur la procédure. Jean-Pierre rappelle qu’en tant qu’ONG, il suit une procédure anti-corruption très rigoureuse et qu’il faudra s’y tenir.



Au final, le maire dit clairement « c’est moi qui prends et suis le dossier », du coup, architecte, juriste et ingénieur hochent la tête. Le chef a parlé. Tout sera mis en œuvre pour que les éléments de base de données soient fournis, les tracés officialisés, la procédure transparente. La juriste, au demeurant pointue et compétente s’attellera à la rédaction de conventions claires prochainement. Une gouvernance à trois sera mise en place, commune de Khust, association locale et Experts Solidaires. C’est à l’ONG que sont confiés les fonds des quatre communes et du ministère. C’est elle qui paiera en heure et en temps directement le bureau d’étude, et ensuite les travaux, en fonction de l’avancement. Le bureau d’étude sera aussi choisi collégialement. L’argent ne transitera pas par le budget communal de Khust, qui est géré par le gouverneur (équivalent grossièrement, du préfet) et non par le maire. Là où Oreste, Jean-Pierre et les communes françaises avaient perçu un flou, le brouillard a fini par se lever. Pour ceux qui veulent en savoir plus, le rapport de Jean-Pierre est en cours de rédaction et sera publiquement communiqué par la mairie.
La centrale d’épuration de Khust.
Il y a le volet adduction d’eau potable mais aussi le volet assainissement.
Ce dernier vise surtout une sensibilisation, des formations et des préconisations à mettre en œuvre. L’assainissement sur Nijnié ne saurait être collectif (beaucoup trop coûteux et vraisemblablement peu efficace), mais individuel ou semi collectif. Donc, c’est surtout la volonté d’inciter à de bonnes pratiques. Mais pour mesurer les problématiques d’assainissement, Oreste et Experts Solidaires ont demandé à pouvoir visiter la station d’épuration de la ville de Khust.



Moment, inoubliable ! Nous arrivons en minibus dans un endroit un peu à l’écart de la ville, à la sortie de la rivière. Il faut imaginer une zone industrielle complètement dégradée. Décors dignes d’un film post apocalyptique ou d’une BD de Bilal. On se gare sur un parking rustique entouré de plantes, de broussailles (bonjour la renouée) et grillagé. D’un vieux bâtiment s’extraie une petite dizaine de personnes, dont le chef de la station qui vient vers nous les autres personnes restant en retrait. Après les bonjours d’usage, ce dernier insiste d’emblée pour nous dire qu’ils sont en sous-effectif ; il gère 76 personnes et il aurait besoins de 126 permanents pour bien faire le job. On commence par visiter la station des machines. « C’est en panne mais ça fonctionnait hier … ».


Pour qui connaît un peu les systèmes industriels, ça fait des années que rien ne tourne. De la rouille, des végétaux qui poussent, des crottes d’oiseau partout, de vieilles tâches d’huile… On ressort et on passe aux différents bassins. Ils sont tous vides, avec de la végétation dans le fond et vu le diamètre des arbustes, ça fait un bail qu’ils poussent. Les fers à béton sont apparents en de nombreux endroits, tous rouillés. Le plus comique, c’est cette rambarde, d’une vingtaine de mètres de long, toute rouillée et dont la main courante vient d’être fraîchement peinte en un orange pétant. Tellement fraîche que Catherine et Christian en ont plein les mains… Tout est à l’abandon. En réalité, toutes les eaux usées domestiques sont déviées et déversées dans la rivière depuis des lustres. La station est complètement abandonnée. Nous poursuivons notre voyage vers la zone de pompage qui pour le coût, bien que vétuste, fonctionne. C’est l’approvisionnement d’eau potable de la commune.



Le chef nous devancera ensuite avec sa belle Audi luxueuse, suivi dans une voiture de service par deux autres salariés en vêtement de travail, pour nous faire visiter une petite station d’épuration et de traitement des boues d’un petit quartier, financée par la France, qui pour le coût fonctionne. Mais le dimensionnement n’est fonctionnel que pour une toute petite partie de la commune.



J’oubliais, dans la zone industrielle sinistrée, une dizaine de très gros groupes électrogènes tout neufs, sous film plastique étirable, en attente, fournis par USAID (l’agence américaine d’aide humanitaire, actuellement démantelée par l’administration Trump).
Que penser de cette visite ? Oreste savait que ça nous surprendrait. Cette énorme station, aux dires de Christian, « monsieur caca international », ne devait pas mieux marcher que nos anciennes stations d’il y a 50 ans, très consommatrices en énergie et relativement peu efficace au final. La solution n’étant pas une rénovation, mais un grand coût de pelleteuse ou laisser finir de pourrir cette vieille installation et repartir sur quelque chose de neuf, beaucoup plus compact, moins énergivore et plus performant dans le traitement des eaux usées, avec des filtres aux normes actuelles, européennes pour une entrée dans l’Union, beaucoup plus exigeant en terme de qualité.
Ce projet de coopération décentralisée est soutenu par :
